Vous paniquez pour une photo sur l'IA. Google vous connaît mieux que votre conjoint depuis 2015.
On s'offusque de donner une photo à une IA. Pendant ce temps, on a passé 15 ans à cliquer sur « tout accepter » sans lire une seule ligne.
La scène se répète sur tous les réseaux. Quelqu'un partage une photo sur ChatGPT, et les commentaires s'enflamment. « Arrêtez de donner vos données biométriques à l'IA. » « Vous ne savez pas ce qu'ils vont en faire. » « C'est dangereux. »
C'est vrai. Ce n'est pas anodin de partager une photo avec un modèle de langage. Mais la panique actuelle masque un problème bien plus ancien, bien plus profond, et auquel presque personne ne s'est intéressé quand il en était encore temps.
Le mal est fait depuis longtemps
Meta connaît vos peurs. Google connaît vos revenus. TikTok connaît vos faiblesses. Et tout ça ne date pas d'hier.
Des chercheurs de l'Université de Cambridge et de Stanford l'ont démontré dès 2013 : avec seulement 10 mentions « J'aime » sur Facebook, un algorithme pouvait évaluer votre personnalité aussi bien qu'un collègue de travail. Avec 70, aussi bien qu'un ami proche. Avec 300, mieux que votre conjoint. Ces travaux ont d'ailleurs été exploités par Cambridge Analytica pour profiler des dizaines de millions d'électeurs américains, sans leur consentement.
Google, de son côté, construit un profil publicitaire de chaque utilisateur à partir de ses recherches, de ses vidéos YouTube, de ses déplacements sur Maps, de ses courriels Gmail. Vous pouvez le consulter vous-même sur myadcenter.google.com. Ce que vous y trouverez est souvent troublant de précision : profession estimée, centres d'intérêt, statut relationnel déduit, habitudes de consommation.
Quant à TikTok, une étude publiée dans le Journal of Computer-Mediated Communication rapporte que son algorithme est capable d'identifier les centres d'intérêt et les vulnérabilités d'un utilisateur en moins de 40 minutes de défilement. Pas 40 jours. 40 minutes.
On s'offusque d'une photo. On a offert une décennie de données.
La vraie question n'est pas « est-ce que ChatGPT va voler ma face ». C'est « pourquoi on panique maintenant, alors qu'on a passé 15 ans à tout donner sans broncher ».
Les conditions générales d'utilisation que personne ne lit. Les permissions d'applications acceptées en un clic. Les cookies « tout accepter » cliqués par réflexe, des milliers de fois par année. C'est là que le gros du travail s'est fait, silencieusement, pendant que personne ne regardait.
Ce n'est pas un jugement. C'est un constat. On est tous passés par là. Le problème n'est pas d'avoir cliqué. Le problème, c'est de croire que le danger commence aujourd'hui, avec une photo sur ChatGPT, alors que les fondations de la surveillance de masse ont été posées bien avant que le mot « IA » ne devienne tendance.
L'IA comme électrochoc : et si c'était une bonne chose ?
Paradoxalement, la panique autour de l'IA a au moins un mérite : elle force la conversation.
Pendant des années, la collecte de données personnelles était un sujet de niche, réservé aux militants de la vie privée et aux chercheurs en cybersécurité. Le grand public s'en fichait. Maintenant que l'IA rend le sujet concret et visible, les gens commencent à se poser des questions sur la valeur de leur vie privée.
C'est un électrochoc. Et c'est probablement la meilleure chose qui pouvait arriver.
Parce que c'est comme ça que les lois avancent. Au Québec, la Loi 25 impose déjà des exigences en matière de protection des renseignements personnels. En Europe, le RGPD et l'AI Act encadrent progressivement les usages. Les entreprises commencent à revoir leurs pratiques, non pas par vertu, mais parce que l'opinion publique s'y intéresse enfin.
Ce que ça change pour les entreprises québécoises
Pour les organisations qui envisagent d'intégrer l'IA, cette prise de conscience collective change la donne. Les clients, les employés et les partenaires posent des questions qu'ils ne posaient pas il y a deux ans. Où vont mes données ? Qui y a accès ? Est-ce que l'IA qu'on utilise envoie nos documents sur des serveurs américains ?
Ce sont de bonnes questions. Et les entreprises qui y répondent clairement se démarquent de celles qui esquivent le sujet.
Un projet IA bien cadré ne se contente pas d'être performant. Il est transparent sur la gestion des données. Il respecte les cadres réglementaires. Il explique ce qui est collecté, pourquoi, et ce qui ne l'est pas. C'est la base, mais c'est encore loin d'être la norme.
La lucidité, pas la paranoïa
La réponse n'est ni dans la panique ni dans l'indifférence. Elle est dans la lucidité.
Oui, l'IA collecte des données. Oui, il faut être vigilant sur ce qu'on partage et avec qui. Mais cette vigilance devrait s'appliquer à l'ensemble de notre vie numérique, pas seulement aux outils d'IA générative qui font les manchettes.
Refuser de mettre une photo sur ChatGPT tout en acceptant que Google sache où vous dormez chaque nuit, ce que vous cherchez à 2 h du matin et combien vous dépensez en ligne, c'est se tromper de combat.
La vraie question n'est pas « faut-il avoir peur de l'IA ». C'est « qu'est-ce qu'on fait, concrètement, pour reprendre le contrôle sur nos données, tous nos outils confondus ».
C'est un chantier plus large, plus complexe, et beaucoup moins viral qu'une publication alarmiste sur les réseaux. Mais c'est le seul qui compte.
Pixel Poule accompagne les entreprises et institutions québécoises dans l'intégration de l'IA avec une approche sobre, cadrée et respectueuse des données. Vous avez des questions sur la gouvernance de vos données ? Parlons-en.